Un Condé (L’uomo venuto da Chicago)

Un Condé (L’uomo venuto da Chicago)

Synopsis :

Ivre de vengeance suite au meurtre de son ami et collègue Barnero, l’inspecteur Favenin, enfreignant toutes les obligations dues à sa fonction, cherche à se faire justice lui-même.

Critique :

1970. Les évènements de Mai 68 sont encore dans tous les esprits. Choqué par les violences policières dont ont été victimes les manifestants, Pierre Lesou, dont le père est policier, signe sous le pseudonyme Pierre-Vial Lesou La Mort d’un Condé, un véritable pamphlet contre une certaine police aux méthodes utilisées proche de celles du grand banditisme. Bien que Un Condé soit l’adaptation fidèle du roman, ce dernier ne sera publié qu’après la diffusion en salle du long métrage signé Yves Boisset.

1969. Yves Boisset termine le tournage de Cran d’Arrêt. Lui aussi révulsé par la répression policière, il accepte, à la demande de Véra Belmont, de s’atteler à l’écriture du scénario de Un Condé en compagnie de Claude Viellot, puis d’en assurer la réalisation. Les deux hommes se connaissent et ont déjà travaillé ensemble sur Coplan sauve sa Peau. Le duo, porté sur le genre policier, se reformera à de très nombreuses reprises notamment en 1977 pour Le Juge Fayard dit Le Sheriff avec Patrick Dewaere. Claude Viellot connaîtra son plus grand succès avec Le Vieux Fusil de Robert Enrico. De son côté, Yves Boisset incarne le cinéma engagé de ce début des années 70. Le réalisateur se sert de son art pour dénoncer le racisme avec Dupont Lajoie, l’assassinat politique avec L’Attentat ou encore la collusion justice politique dans Le Juge Fayard tout en continuant d’adapter des romans comme Folle à Tuer de Jean-Patrick Manchette ou plus tard Canicule de Jean Herman.

Mais, au fait, c’est quoi un condé ? A l’origine, ce terme désigne le représentant du roi du Portugal au Cap-Vert. Nous sommes alors en 1637. Il faut attendre le début du XIXème siècle pour que ce mot entre dans le vocabulaire des truands. Loin d’être synonyme de policier, il désigne en réalité un informateur de la police. Puis en 1836, le condé devient Préfet de Police avant qu’Eugène Sue, dans Les Mystères de Paris, ne lui attribue le grade de commissaire. Enfin, en 1906, le simple policier devient à son tour un condé. Terme péjoratif s’il en est auquel nous pouvons lui adjoindre celui de cogne, issu du verbe cogner, et inspiré par la propension des forces de l’ordre à utiliser une violence aujourd’hui décriée.

En 1949, paraît La Première Enquête de Maigret de Georges Simenon. Le célèbre policier, alors secrétaire d’un obscur commissaire, enquête sur un meurtre au sein d’une famille bourgeoise parisienne. Il sera amené à rencontrer des individus de tout bord dont un certain Dédé. C’est un vrai ruffian, un coupe-jarret, qui apprécie Maigret qu’il appelle malgré tout condé. Mais il regrette que ce dernier fasse partie de la police car il estime que lui est réglo, contrairement à ses collègues. Dédé martèle que la seule chose qui différencie un truand et un policier est que ce dernier possède une carte professionnelle… Et c’est exactement ce qu’Yves Boisset décrit dans Un Condé !

Son film, Yves Boisset le divise en trois parties bien distinctes. La première s’attache aux agissements d’une organisation criminelle cherchant à acquérir une boîte pour en faire une plaque tournante de la revente de produits stupéfiants. Violences, chantage, menaces, dégradations et finalement meurtre du propriétaire entraînent l’assassinat du chef de bande par l’ami de la victime. Le trait d’union entre cette partie et la seconde est la mort d’un policier présent sur les lieux du contrat. Le deuxième acte sera une sorte de copier-coller du premier à la différence prêt que celui qui cherche à venger le décès de son ami est un flic. Ce que lui reproche Yves Boisset, c’est de se servir de son pouvoir et de sa fonction pour mener à bien sa croisade, de ne pas remplir sa fonction qui est de trouver le coupable et de le faire traduire en justice. Au travers du personnage incarné par Michel Bouquet, le réalisateur fait le procès d’une police violente, volontiers tortionnaire, qui utilise les mêmes méthodes que les voyous pour parvenir à leurs fins. Car il juge cette institution dans sa globalité. Aucun de ses policiers ne trouvent grâce à ses yeux. Pour lui, ils ont tous quelque chose à se reprocher, ne serait-ce que de ne pas dénoncer les brebis galeuses. La troisième et ultime partie mettra face-à-face le truand et le flic, qui finalement ne font qu’un. L’un mourra, l’autre reconnaîtra ses fautes, la police sera salie sauf si, une fois de plus, l’affaire est étouffée un peu comme dans La Première Enquête de Maigret.

Un Condé, de par son propos, s’est attiré les foudres de la censure et du ministre de l’intérieur de l’époque. La projection du film devant la sous-commission a déclenché une bataille de tranchée entre l’Etat et la production. A l’issue, le titre du film, bien trop généraliste au goût du représentant de l’Intérieur, passa de Le Condé à Un Condé. Mais surtout, il fut demandé que la scène d’interrogatoire de Gianni Garko soit retournée. A l’origine, son personnage était attaché dans une pièce d’un commissariat, torse nu et ensanglanté, incapable de répondre ou de réagir aux propos de Michel Bouquet. Pour éviter toute restriction d’âge en salle en France, l’état du personnage de Garko fut « allégé ». Habillé, peu marqué et toujours conscient, l’impact visuel est moindre mais l’idée générale est toujours là. La police est un force tortionnaire renvoyant aux pires dictatures, sud-américaines par exemple. Seule l’Italie (le film est une coproduction italienne) aura les honneurs de la scène initiale, sans censure.

Si le casting est un sans faute, il est indéniable que la prestation de Michel Bouquet sort du lot. Utilisé complètement à contre-emploi, l’acteur présente deux visages diamétralement opposé au fur et à mesure que l’intrigue avance. D’un visage souriant et affable lorsqu’il se trouve en compagnie de son ami Barnero, et qui correspond à son retour en ville après une mutation disciplinaire, il présente un visage impassible après la mort de ce dernier. Impressionnant de présence, il parvient même à être crédible dans des situations où son physique serait en temps normal un handicap. Face à lui Michel Constantin, Françoise Fabian, Bernard Fresson, Gianni Garko, Rufus et Henri Garcin (il est quand même difficile de s’habituer à son rôle de tueur après avoir été bercé par le fameux Pierre Bretteville, ex-interne des hôpitaux de Paris dans Maguy) sont parfaits.

Un polar majeur, âpre et violent, aux propos engagés toujours autant d’actualité et servi pas un étonnant casting. Il a aussi l’avantage de poser une question cruciale qui se pose très régulièrement dans les médias et les prétoires. La police peut-elle enfreindre les lois qu’elle est censée faire respecter pour être efficace ?

Edition blu-ray :

Esc nous propose de (re)découvrir Un Condé dans des conditions optimales. Le master est exempt de tout défaut, le grain est parfaitement maîtrisé et le niveau de détail élevé (les scènes dans l’appartement du Mandarin et dans la maison de Villetti en témoignent). La bande-son claire et puissante, rend parfaitement hommage à la musique d’Antoine Duhamel. Dommage que l’éditeur ne nous propose que la version française du film et non la version italienne, bien plus explicites dans la dénonciation des exactions policières.

En guise de bonus, nous retrouvons un entretien avec François Guérif, un
entretien avec Yves Boisset « Un condé au fil de la censure », un
entretien avec Jean-Pierre Jeancolas « Censure et politique » et enfin un entretien avec Antoine Duhamel, compositeur « Une expérience musicale ».

Un Condé est à retrouver en bluray ici et en dvd ici.

Fiche technique :

  • Réalisation : Yves Boisset
  • Scénario : Claude Veillot, Yves Boisset et Sandro Continenza
  • Musique : Antoine Duhamel
  • Photographie : Jean-Marc Ripert
  • Montage : Albert Jurgenson
  • Pays : France, Italie
  • Genre : policier
  • Durée : 95 minutes

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