Une Nuit de Terreur (So Dark the Night)

Une Nuit de Terreur (So Dark the Night)

Synopsis : Henri Cassin, inspecteur de police à Paris, prend quelques jours de vacances bien méritées en province. Il tombe sous le charme de la fille des aubergistes chez qui il loge bien que cette dernière soit promise à un autre. Lorsque les deux amants sont assassinés, Cassin se lance sur les traces du tueur.

Critique : Sous l’égide de la Columbia Pictures, Ted Richmond, producteur de La Révolte des Cipayes avec Rock Hudson ou de Salomon et la Reine de Saba avec Yul Brynner et Gina Lollobrigida, acquiert les droits d’une histoire écrite par Aubrey Wisberg. L’adaptation pour le grand écran est confiée à deux scénaristes, Dwight V. Babcock et Martin Berkeley.

Dwight V. Babcock se fait un nom grâce à ses nouvelles policières éditées chez Black Mask, pulp magazine spécialisé dans le roman policier et le hard-boiled chez qui Dashiell Hammett ou Raymond Chandler ont débuté. Très vite remarqué par Hollywood, il se lance dans l’écriture de scénarios de films d’horreur et de séries B délaissant ainsi sa production littéraire. Il reviendra à son premier amour, le genre policier, dans les années 50 après s’être tourné vers la télévision. Son associé dans l’écriture du script de So Dark the Night, Martin Berkeley, est autant connu pour ses scénarios (Tarantula, La Revanche de la Créature…) que pour avoir, durant les années 50, collaboré avec la Commission des Activités Anti-Américaines après avoir été dénoncé par un autre scénariste, Richard Collins (L’Invasion des Profanateurs de Sépultures). On estime entre 155 et 161 le nombre de noms qu’aurait révélé Berkeley pour continuer à pouvoir travailler à Hollywood.

La réalisation est quant à elle confiée à Joseph H. Lewis (Association Criminelle), réalisateur connu pour s’être spécialisé, et de fait donné ses lettres de noblesse, aux films à petits budgets, proposant des scénarios originaux à la mise en scène inspirée. Le Calvaire de Julia Ross (My Name is Julia Ross) et So Dark the Night en sont le parfait exemple quand Gun Crazy assoira définitivement sa notoriété.

Sorti en 1946, So Dark the Night semble jouir des accords Blum-Byrnes et ce, sous plusieurs aspects. Mais avant toute chose, remettons différents aspects de l’époque en perspective afin de tenter de faire la lumière sur ce film si particulier.

1945. Le conflit mondial qui a embrasé le monde s’achève enfin. Tout est à reconstruire. La France, comme d’autres pays, est confronté à deux problèmes à priori insolubles. D’une part, les prêts-bails contractés auprès des Etats-Unis qu’il va falloir rembourser et d’autre part, reconstruire un pays en ruine sans argent pour y parvenir. Les accords Blum-Byrnes interviennent en mai 1946. Ainsi, la dette française est en très grande partie effacée, une aide de 300 millions de dollars est accordée ainsi qu’un prêt bancaire d’environ 600 millions de dollars pour la reconstruction. En contre-partie, la France s’engage à réduire les frais de douanes afin de permettre aux américains d’inonder le territoire national de produits de grande consommation ainsi qu’à augmenter le nombre de leurs films diffusés sur les écrans français, en premier lieu les deux milles œuvres tournées sur la seule période du conflit. Le but premier des Etats-Unis n’est pas tant commercial que politique. En effet, craignant une montée en puissance du bloc communiste, les Etats-Unis ont choisi d’occuper divers secteurs d’activité dans différents pays d’Europe de l’ouest afin de mieux contrer son nouvel ennemi. So Dark the Night semble, en prenant pour décor Paris et la province, être au nombre de ces films devant sortir sur les écrans français immédiatement après les accords. Il restera étrangement inédit dans nos contrées.

So Dark the Night est divisé en deux parties bien distinctes. Dans sa première partie, la moins intéressante il faut bien le dire, nous faisons la connaissance de notre héros, policier parisien impartial, capable de résoudre l’affaire la plus retorse. En vacances, il se rend dans un petit village sans histoire de la campagne française où il tombera évidemment amoureux de la belle jeune fille de l’aubergiste qui l’accueille. Cette partie croule littéralement sous les clichés. Le principal sujet de préoccupation des époux d’aubergistes est de trouver un bon parti pour leur fille. Le père opte pour un jeune homme du cru possédant une grande ferme assurant ainsi sa notoriété dans le pays quand sa femme préférerait un homme de la ville plus enclin à apporter à sa fille le luxe qu’elle n’a pas connu. Et cette jeune fille, à la façon dont elle a d’être éblouie par les chromes du véhicule de notre touriste, semble de cet avis. Nous avons même droit à un bossu en guise d’homme à tout faire dans le village. Et justement, que dire de ce village où les habitants sont vêtus d’habits folkloriques sortant tout droit du Tyrol et où les styles d’habitations sont aussi variés qu’improbables. Autre écueil à surmonter, avant d’atteindre tant bien que mal une seconde partie au combien plus intéressante, le doublage. Le spectateur est rapidement interloqué par les nombreux changements de langues parlées. Passant du français à l’anglais de façon plus qu’aléatoire, les dialogues sont dans un premier temps relativement compliqués à suivre d’autant plus que les acteurs, de nationalités différentes, y vont chacun de leur accent. Entendons-nous bien, cette première partie n’est pas désagréable à suivre mais pourrait en décontenancer plus d’un.

Arrive enfin, avec la disparition des deux jeunes amoureux, la seconde partie tant attendue. Et au regard de ce qu’elle propose, l’effort fourni précédemment est sacrément bien récompensé. A dessein, je n’entrerai pas ici dans les détails d’une intrigue machiavélique afin de ne pas priver les éventuels amateurs qui ne connaissent pas ce film du retournement de situation qui fait de So Dark the Night l’ancêtre des thrillers modernes. Joseph H. Lewis fait preuve à l’occasion d’un sacré sens du suspense et emmène avec peu de moyens mais beaucoup de métier le spectateur au confins de la folie en multipliant les plans oppressants. Avec en prime, un plan magnifique de l’assassin dont l’image se reflète dans une vitre, plan qui reste durablement en mémoire.

SPOILER

Célibataire endurci confronté à la noirceur de l’âme humaine, Henri Cassin trouve dans ce village un havre de paix où il pourra jouir de vacances bien mérité. D’autant plus qu’il tombe sous le charme d’une jeune femme, malheureusement pour lui, bien plus intéressée qu’elle ne le laisse croire. Un temps aveugle à ce qui paraît pourtant évident, Cassin finira par comprendre qu’il n’est finalement pas celui que la belle Nanette a choisi. Ignorant les meurtres, Joseph H. Lewis se consacre à l’enquête que le policier mènera pour retrouver le coupable que les spectateurs modernes, forts de leur expérience, auront tôt fait, à juste titre, d’identifier comme étant le policier lui-même. Cette ellipse concernant les meurtres n’est pas gratuite car Cassin n’est à aucun moment conscient de ses actes et enquête réellement sur les faits pour finir par s’identifier lui-même avant de se retrouver face à ses collègues qui n’auront d’autre choix que de l’abattre. Mais souffrant d’un dédoublement de personnalité, Cassin a auparavant définitivement basculé dans la folie et c’est sa personnalité « normale » qui tombe sous les balles de la police et non la « perverse » comme il le laissera entendre à son supérieur. Steven Geray (Eve, La Maison du Docteur Edwards…), sur qui tout le film repose, il faut bien l’avouer, rend avec une extrême justesse les tourments de son personnage.

Plombé par une première partie pas très inspirée, So Dark the Night redresse la barre dans une seconde partie de très haute volée. Un film à découvrir d’urgence, car malgré ses défauts, il reste durablement en mémoire.

Edition dvd :

Sidonis Calysta nous propose de découvrir cette rareté dans des conditions optimales. L’image est exempte de tout défaut, le grain est parfaitement maîtrisé, aucun fourmillement n’est à déplorer à l’exception du plan fugace d’un ciel s’assombrissant. La bande-son est claire et limpide, sans souffle, faisant la part belle à la partition de Hugo Friedhofer (Les Inconnus dans la Ville, Plus Dure Sera la Chute,…).

En guise de bonus, nous avons droit aux présentations de Bertrand Tavernier, François Guérif et Patrick Brion.

Nuit de Terreur est disponible en dvd ici.

Fiche technique :

  • Réalisateur : Joseph H. Lewis
  • Scénariste : Dwight V. Babcock et Martin Berkeley
  • Photographie : Burnett Guffey
  • Pays : Etats-Unis
  • Genre : Film Noir
  • Durée : 71 minutes

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